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nouveaux clusters, diffusion par aérosol, « deuxième vague »… Ce qu’on sait, ce qu’on ignore

nouveaux clusters, diffusion par aérosol, « deuxième vague »… Ce qu’on sait, ce qu’on ignore
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Jeudi 28 mai, 17 jours après le début du déconfinement, le premier ministre Édouard Philippe a annoncé la fin de l’interdiction des déplacements de plus de 100 km en France, ainsi que la réouverture des parcs et des restaurants.

Éric D’Ortenzio médecin épidémiologiste, chercheur à l’Inserm et coordinateur scientifique du consortium REACTing, fait le point sur la situation de l’épidémie et sur les enseignements que l’on peut tirer à ce jour de la crise sanitaire.


Au 27 mai, on dénombrait 1 501 malades en réanimation. Ce nombre diminue chaque jour. Malgré le décès de 66 personnes au cours des 24 dernières heures, peut-on parler de décrue de l’épidémie ?

Oui, les observations montrent que la dynamique de l’épidémie est en forte baisse : la circulation du virus semble ralentir, il y a de moins en moins de malades du Covid-19 dans les hôpitaux et dans les services de réanimation. On observe une véritable diminution du nombre de contaminations.

C’est une bonne nouvelle, mais faut-il craindre une deuxième vague ?

Personne ne le sait. Le déconfinement n’a débuté que le 11 mai. 17 jours, c’est trop court pour établir les premières constatations. Une chose est sûre, le mois de juin va être déterminant.

La survenue d’une éventuelle deuxième vague va dépendre de nombreux paramètres. Vous avez certainement entendu parler, au cours des dernières semaines, des « super spreaders » (littéralement « super propagateurs »), ces personnes qui transmettraient le virus davantage que les autres. Habituellement, on considère qu’un individu infecté par le coronavirus SARS-CoV-2 contamine en moyenne trois autres personnes. Mais certains en contaminent beaucoup plus.

Au vu des dernières connaissances, il semblerait que cette propension à contaminer davantage soit moins le fait d’une quantité de virus différente dans l’organisme des super spreaders que des conditions dans lesquelles s’est produite la transmission. Autrement dit, le fait que ces « super propagateurs » transmettent plus le virus est probablement davantage lié aux conditions dans lesquelles ils ont été en contact avec les gens à qui ils ont transmis le virus (dans des rassemblements importants, au sein de lieux clos par exemple) qu’au fait qu’ils seraient plus contagieux que les autres.

Les conditions de réunion des personnes seraient donc décisives pour la dynamique de l’épidémie. Certains événements pourraient être responsables de l’émergence de « clusters » (foyers) d’infections, lesquels pourraient éventuellement relancer l’épidémie dans une région ou une autre dans les semaines à venir.

C’est probablement ce qui s’était passé au début de l’épidémie avec le rassemblement évangéliste de Mulhouse, et c’est aussi ce que l’on constate depuis le déconfinement, dans des lieux clos, tels que les abattoirs dont on a beaucoup parlé ces derniers jours.

C’est l’un des points à surveiller de près, car il pourrait être déterminant.

Les choses sont-elles plus claires désormais en ce qui concerne les porteurs asymptomatiques ?

On sait aujourd’hui que ces porteurs, qui sont des personnes comme vous et moi, excrètent le virus dans des proportions suffisamment importantes pour contaminer les autres, mais sans présenter eux-mêmes de symptômes (ou alors des symptômes très faibles). Leur existence explique les explosions épidémiques que l’on a observées un peu partout. On a aussi découvert que ces personnes asymptomatiques développent elles aussi des anticorps neutralisants contre le coronavirus.

La solution est donc de « tester, tester, tester » ?

Effectivement, il faut espérer que l’offre de tests qui est mise en place permettra de détecter ces personnes asymptomatiques, dans les situations de rassemblements qui pourraient avoir lieu, qu’elles soient officielles ou non officielles.

Les personnes positives devront ensuite être isolées pour ne pas qu’elles diffusent le virus. Les contacts devront aussi être testés et suivis durant plusieurs jours, pour la même raison.

Certains parlent d’une possible immunité croisée, autrement dit qu’une infection par d’autres virus, survenue antérieurement, pourrait avoir entraîné la production d’anticorps dotés d’une certaine activité contre le coronavirus SARS-CoV-2. Qu’en penser ?

Pour l’instant il ne s’agit que d’hypothèses, il est encore trop tôt pour savoir si une immunité croisée existe. Mais c’est un sujet de recherche important.

On sait en revanche qu’aujourd’hui, seule une faible proportion de la population, qui varie de 5 à 10 % selon les régions, a été infectée par le nouveau coronavirus. Par ailleurs depuis peu des études ont révélé que les anticorps produits par les personnes qui ont été en contact avec le virus semblent avoir un effet protecteur. Dans la plupart des cas, une immunité protectrice se développerait donc probablement. On ne sait cependant pas combien de temps elle dure.

Où en est-on des essais cliniques ? La piste de l’hydroxychloroquine est-elle abandonnée ?

C’est plus compliqué que cela. Plusieurs études successives ont récemment indiqué des problèmes possibles de tolérance de l’hydroxychloroquine, ainsi qu’une efficacité incertaine. La dernière en date, qui a fait pas mal de bruit, est parue dans la revue The Lancet.

L’hydroxychloroquine était notamment testée dans le cadre de l’essai Solidarity, l’essai clinique international initié par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Suite aux résultats précités, l’OMS a décidé de cesser temporairement d’inclure de patients dans le « bras » (ndlr : terme désignant un ensemble de modalités de traitement) hydroxychloroquine de l’essai Solidarity, en attendant d’avoir analysé les données sur les effets indésirables et l’efficacité de cette molécule. La suspension des inclusions de patients dans le bras « hydroxychloroquine » de l’essai Discovery, initié par l’Inserm mais à vocation européenne, découle directement de cette décision, puisque Discovery est en quelque sorte une sous-étude de l’essai Solidarity de l’OMS.

En Angleterre, dans le cadre d’un autre essai baptisé Recovery, les données concernant l’hydroxychloroquine ont été analysées et la décision a été prise de continuer, car les experts n’ont pas détecté de signal problématique. Une fois que les données de Discovery auront été analysées, le bras hydroxychloroquine reprendra peut-être. Il est trop tôt pour décider.

Concernant les quatre autres bras (ndlr :soins standards seuls et soins standards associés au Remdesivir ou au duo Lopinavir et Ritonavir ou au trio Lopinavir, Ritonavir et interféron bêta), il est également trop tôt pour tirer des conclusions. Les inclusions de patients continuent, en attendant les analyses intermédiaires.

Qu’en est-il de la saisonnalité du virus ?

Nous n’avons n’a pas de certitude, actuellement, sur la saisonnalité de ce coronavirus précis. On sait cependant que nos modes de vie changent en fonction des saisons, ce qui pourrait avoir un impact sur sa transmission. Au printemps, en été, on passe plus de temps en extérieur qu’à l’intérieur, et donc les virus diffusent moins que dans les milieux confinés. C’est ce qu’on voit notamment avec la grippe ou d’autres virus respiratoires.

Cette saisonnalité, si elle se manifestait dans le cas du SARS-CoV-2, serait probablement davantage due aux modifications de notre mode de vie durant la belle saison qu’à l’influence de la météo sur le coronavirus lui-même.

Il va donc falloir apprendre à vivre avec ce virus, qui risque d’être là pour un moment, et revoir nos modes de vie ?

Tout à fait. Il faudra notamment faire d’autant plus attention qu’on commence à penser que ce virus peut non seulement se propager par gouttelettes, comme on l’a longtemps dit, mais aussi par aérosol.

Or, si les aérosols sont effectivement également infectants, cela a des implications potentiellement importantes : dans les aérosols, les virus se trouvent dans des gouttelettes beaucoup plus petites. Ils pénètrent donc plus rapidement et plus loin dans l’organisme, atteignant plus vite l’arbre bronchique, ce qui peut entraîner des effets délétères plus rapidement.

Sachant qu’en plus les personnes asymptomatiques peuvent transmettre le virus, on comprend pourquoi le fait de porter un masque même quand on n’a pas de symptôme peut être important. Dans les milieux fermés, dans les transports, les magasins, à l’extérieur quand la distanciation physique n’est pas possible… Si on met des masques à tout le monde, on va limiter la diffusion. Les rassemblements de personnes en particulier, sont à risque de créer de nouveaux foyers infectieux, surtout dans des endroits confinés.

La question est bien entendu de trouver le juste équilibre pour que les recommandations en la matière soient adoptées par la population. Mais il est également important que les gens comprennent que si ces mesures ne sont pas respectées, on peut craindre que l’épidémie ne redémarre.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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