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Nutri-Score, où en est-on ? Conversation avec Mathilde Touvier

Nutri-Score, où en est-on ? Conversation avec Mathilde Touvier
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Mathilde Touvier est à la tête de l’équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (Eren, Inserm / Inrae, CNAM / Université Sorbonne Paris Nord). Coordinatrice de l’étude NutriNet-Santé, elle fait le point pour The Conversation sur le système d’étiquetage NutriScore, son rôle, ses bénéfices attendus, les enjeux autour de son adoption au niveau européen, ses évolutions possibles…


The Conversation France : Nous avons pris l’habitude de voir, dans les rayons de nos magasins, les 5 lettres colorées du Nutri-Score sur certains emballages. Pouvez-vous nous rappeler à quoi sert ce système d’étiquetage, et sur quoi il se base ?

Mathilde Touvier : Le NutriScore permet aux consommateurs d’avoir une idée de la qualité nutritionnelle globale des aliments en un seul coup d’œil. A l’apéritif, tout le monde sait intuitivement qu’il vaut mieux manger des bâtonnets de carotte que des chips… Mais l’intérêt du NutriScore est qu’il permet, au sein de la vaste catégorie des chips, de s’y retrouver en rayon et d’identifier facilement celles avec la meilleure qualité nutritionnelle, la variabilité étant très importante (du A au E) pour ce type de produits.

Concrètement, le NutriScore est calculé en prenant en compte les facteurs nutritionnels pour lesquels le niveau de preuve scientifique concernant l’impact sur la santé est le plus robuste, qu’il soit positif ou négatif. Un algorithme (scientifiquement validé, public et consultable sur le site de Santé Publique France) calcule une note utilisée pour attribuer une lettre de A à E au produit considéré.

Parmi les facteurs positifs figurent notamment la part de fruits et de légumes, légumineuses, noix dans l’aliment considéré, sa teneur en protéines et en fibres (pour 100 g). Les facteurs à limiter sont les calories (l’énergie apportée), la présence d’acides gras saturés, de sel, de sucre.

Le numéro de PuMS_l’émission santé consacré au NutriScore.

TC : Existe-t-il des recommandations quant à la consommation des aliments les moins bien notés ?

MT : Le NutriScore n’a pas vocation à interdire les aliments en fonction de la note obtenue. Comme habituellement en nutrition, aucun aliment n’est interdit, tout est une question d’équilibre et de modération. Il ne faut pas l’interpréter non plus en termes de « pourcentage » de produits qu’on pourrait consommer en fonction de la couleur de leur étiquette. Il s’agit plutôt de faire prendre conscience aux consommateurs de ce que doit être la balance nutritionnelle globale. Les aliments moins bien notés ne doivent pas être consommés trop souvent ou en grosses quantités, mais il ne s’agit pas de les éliminer radicalement.

C’est un outil parmi d’autres, qui doit par exemple être couplé avec les recommandations du Programme National Nutrition Santé : manger au moins 5 fruits et légumes par jour, des légumineuses deux fois par semaine, deux produits laitiers par jour, limiter les matières grasses ajoutées, le sucre, le sel, etc…

Se référer au NutriScore est un bon moyen pour réussir à suivre ces recommandations, puisque les aliments qui sont conseillés ont un meilleur NutriScore.

TC : Le NutriScore n’est pas présent sur tous les emballages. Pourquoi ?

MT : Les états membres de l’Union européenne n’ont pas le pouvoir d’imposer un étiquetage nutritionnel au niveau national. La décision doit être prise au niveau européen. Des discussions sont en cours pour décider quel logo nutritionnel unique devrait être appliqué de manière obligatoire à partir de 2022 partout en Europe. Le NutriScore est évidemment un candidat très sérieux, car il s’agit du seul logo ayant fait l’objet d’une validation scientifique approfondie (plus d’une quarantaine de publications).

Les tractations sont intenses. À l’heure actuelle, sept états, dont la France, ont reconnu le NutriScore comme étant leur logo officiel. Dans notre pays, plus de 500 entreprises se sont engagées auprès de Santé publique France à l’apposer sur leurs produits dans les deux ans à venir, ce qui représente près de 700 marques, y compris des marques distributeurs.

On constate cependant qu’il existe un intense lobbying industriel anti-Nutri-Score. Celui-ci se traduit notamment par la volonté d’imposer des étiquetages alternatifs dont on sait qu’ils sont moins efficaces, voire délétères, parfois avec des arguments qui ne sont pas scientifiques.

TC : Qui est à l’origine de ces initiatives ?

MT : Il existe évidemment une corrélation forte entre le refus de certains industriels d’adopter le NutriScore et la «couleur NutriScore» de leur portefeuille de produits : ceux qui font le plus de résistance sont ceux dont les produits sont les moins favorables à la santé.

Il est intéressant de noter que si initialement les industriels ont poussé ces initiatives – comme Ferrero en Italie – certains politiques ont pris le relais. Toujours en Italie, l’extrême droite s’est immiscée très tôt dans le débat, appuyant son discours nationaliste sur les produits de terroirs, locaux, etc. Mais ces idées ont ensuite gagné du terrain dans d’autres partis politiques. Avec des arguments parfois fallacieux : non, les fromages français ne sont pas mieux classés par le NutriScore que les fromages italiens ! C’est même parfois l’inverse, certains fromages italiens étant plus maigres que les fromages français.




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Le débat s’est aussi crispé autour de l’huile d’olive, notamment en Espagne, qui fait pourtant partie des pays dont les pouvoirs publics soutiennent le NutriScore. Pourtant, l’huile d’olive (avec l’huile de colza et de noix) est mieux classée que d’autres huiles qui sont moins bonnes pour la santé. Le NutriScore fait bien la différence !

TC : Voit-on déjà les bénéfices de l’adoption du NutriScore en matière de santé publique, dans les pays qui l’ont privilégié ?

MT : Concernant la question de l’impact direct du NutriScore sur les maladies chroniques telles que cancers, obésité, maladies cardiovasculaires ou la mortalité, il est encore trop tôt pour se prononcer. Les effets santé se mesurent à plus long terme.

Nous avons cependant pu mesurer le bénéfice indirectement, en nous basant sur les études de cohortes telles que NutriNet-Santé en France (plus de 170 000 participants), ou EPIC au niveau européen, regroupant 500 000 citoyens de 10 pays. Des associations ont en effet été mises en évidence entre la consommation d’aliments mieux classés au NutriScore et un moindre risque de survenue de ces différentes pathologies.

Pain, mozarella, tomates, basilic… Le Nutri-Score peut aider à se faire une idée de la qualité nutritionnelle d’un plat.
Luisa Brimble / Unsplash

Par ailleurs, nos travaux ont montré que, par rapport à d’autres systèmes d’étiquetage, la compréhension du logo du NutriScore était bonne, en particulier dans les catégories socioprofessionnelles dont les niveaux d’éducation étaient les plus faibles. Ce constat plaide en faveur de ce logo comme outil pour réduire les inégalités sociales de santé.

Il a également été constaté une progression des ventes des produits les mieux notés, ce qui montre que les consommateurs sont sensibles à cette question. Un premier effet positif direct pourrait être une incitation des industriels à reformuler leurs produits en diminuant le sucre, le gras, etc. pour profiter de cet effet et gagner des consommateurs critiques quant à la qualité nutritionnelle des aliments qu’ils achètent.

TC : Le NutriScore sera-t-il amené à évoluer ? Pourquoi la présence d’additifs ou de pesticides n’est-elle pas intégrée, par exemple ?

MT : Le NutriScore se focalise sur les aspects nutritionnels (sucre, sel, fibres, etc.) car à ce jour, ce sont les facteurs pour lesquels le niveau de preuve scientifique est le plus fort en termes d’impact sur la santé. L’idée est que ce logo intègre les nouvelles connaissances scientifiques à mesure qu’elles seront produites et validées, avec un fort niveau de preuve. Un groupe de travail international a été mis en place pour proposer des améliorations à apporter au NutriScore, en fonction de l’évolution des connaissances.

On s’interroge par exemple sur la question des boissons édulcorées : pour l’instant elles sont mieux notées que les boissons sucrées (mais moins bien que l’eau), car elles contiennent moins de sucre. Cependant il existe des débats scientifiques autour des effets des édulcorants qui pourraient aboutir à changer leurs scores à l’avenir.

Concernant les additifs, pour l’instant, les niveaux de preuve sont encore limités. Des études chez l’animal suggèrent des risques potentiels liés par exemple au dioxyde de titane, aux nitrites, ou encore à certains édulcorants ou émulsifiants. Cependant, les données concernant l’impact à long terme sur le risque de maladies chroniques chez l’être humain manquent encore. Des recherches sont en cours dans le cadre de la cohorte NutriNet-Santé. Le NutriScore sera complété avec ces éléments dès que les connaissances scientifiques seront jugées suffisamment solides.

Une autre dimension importante qu’il faudra à terme intégrer est celle liée à la présence de pesticides, sur laquelle les recherches sont en cours également. Toutefois, qu’il s’agisse d’additifs ou de contaminants environnementaux comme les pesticides, on sort du cadre purement nutritionnel.

L’idéal serait donc, à terme, de faire évoluer l’étiquetage vers un logo composite renseignant sur les trois dimensions complémentaires pouvant influer sur l’impact santé des aliments : qualité nutritionnelle avec le NutriScore, et également additifs et contaminants environnementaux. Nous espérons y parvenir dans les années à venir.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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